L’enjeu hydrique au Maghreb, un défi stratégique et social
4 avril 2026
Ishak Benhizia


Entre les rives de la Méditerranée et les confins sahariens, le Maghreb fait face à un défi vital qui façonnera son avenir au XXIᵉ siècle : la gestion durable de l’eau. Dans une région déjà marquée par un climat semi-aride, le réchauffement climatique accélère la raréfaction de cette ressource essentielle, exacerbe les déséquilibres saisonniers et multiplie les phénomènes extrêmes. Les conséquences sont concrètes et préoccupantes : barrages insuffisamment remplis ou à sec, pénuries d’eau récurrentes, tensions sociales croissantes et déclin de la biodiversité locale.
Si l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ne sont responsables que d’une très faible part des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ces pays figurent parmi les territoires les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. D'autant que ce phénomène n’est pas homogène dans le temps et dans l’espace. En effet, un réchauffement global moyen de 2°C par rapport à la période préindustrielle — correspondant au seuil maximal fixé par l’Accord de Paris — correspondrait à une hausse d’environ 2,5°C en Europe continentale, mais dépasserait 3°C dans la zone méditerranéenne, avec un rythme de réchauffement encore plus marqué au Maghreb.
Ainsi, la question de l’accès à l’eau, longtemps cantonnée aux enjeux agricoles ou domestiques, s’impose désormais comme un impératif stratégique. Elle engage à la fois la stabilité sociale, la sécurité alimentaire et la résilience économique des sociétés maghrébines, confrontées à l’urgence d’adapter leurs infrastructures et leurs modes de gestion face à cette crise multidimensionnelle.
Les conditions naturelles de la sécheresse
Les dynamiques climatiques observées au Maghreb témoignent d’une tendance structurelle à l’élévation des températures moyennes. À la mi-août 2021, le thermomètre affichait 48°C à Tunis, battant le précédent record de 46,8 °C datant de 1982, tandis que Beja atteignait 48,9°C, se classant ainsi comme la quatrième localité la plus chaude à l’échelle mondiale le temps d'une journée. En Algérie, durant le même été, le mercure a grimpé jusqu’à 48°C dans plusieurs wilayas, notamment en Kabylie et à l'est du pays. Quant au Maroc, la ville d'Agadir a enregistré un record national en atteignant les 50,4°C en août 2023. Ces épisodes caniculaires, marqués par une fréquence accrue, une intensité renforcée et une durée prolongée, traduisent un déplacement vers le nord de conditions auparavant circonscrites aux espaces sahariens. Ils favorisent un processus d’aridification des sols et une dégradation progressive des écosystèmes terrestres.
En parallèle à une baisse significative de la pluviométrie, le Maghreb connaît une plus grande variabilité climatique. Les épisodes pluvieux sont de plus en plus rares, mais de plus en plus intenses lorsqu'ils se produisent. Cette situation entraîne une faible alimentation des barrages et réduit la disponibilité annuelle d’eau douce. Par ailleurs, les fortes précipitations concentrées sur de courtes périodes génèrent des ruissellements importants, ce qui nuit à la recharge effective des nappes phréatiques. Ces pluies intenses provoquent également des inondations soudaines. Cette double contrainte s'illustre particulièrement au Maroc. En 2025, le pays enregistre sa septième année consécutive de sécheresse et la période 2024-2025 est la plus sèche qu'il a enregistrée depuis quarante ans. Paradoxalement, ces années ont aussi été marquées par de graves inondations ayant provoqué d’importants dégâts matériels, ainsi que plusieurs blessés et décès.
Outre les inondations, la région est confrontée à une intensification d’autres catastrophes naturelles liées au changement climatique. Parmi elles, les incendies de forêt qui se multiplient en Méditerranée, sans épargner le Maghreb. Ces feux provoquent chaque année la destruction de milliers d’hectares de couvert végétal, ainsi que des pertes humaines et animales significatives. Cette dégradation importante de la biomasse forestière compromet la capacité des sols à retenir l’eau et favorise les processus d’érosion, ce qui aggrave le déficit hydrique déjà préoccupant.
Les projections établies par le World Ressources Institutes (WRI) indiquent qu’à l’horizon 2050, l’ensemble de l’Afrique du Nord pourrait être soumis à un niveau de stress hydrique « extrêmement haut ». Cette évolution, si elle n’est pas anticipée par des politiques d’adaptation ambitieuses, pourrait compromettre la stabilité environnementale, économique et sociale de toute la région.
Inégalités d’accès et infrastructures sous-dimensionnées
Face à la montée des besoins hydriques et à la raréfaction croissante de l’eau, les inégalités d’accès à la ressource se creusent au Maghreb. Dans les zones rurales, le manque d'eau contribue à la migration de nombreuses populations vers les centres urbains. Cette migration accentue la pression sur les villes et leurs infrastructures, tout en fragilisant les modes de vie traditionnels en milieu rural. Le mode de vie nomade dans le Sahara algérien est notamment affecté par la sécheresse, qui rend l’élevage et l’alimentation des animaux de plus en plus difficiles.
La productivité agricole subit également des conséquences significatives. En Tunisie, la production céréalière a connu un effondrement marqué en 2023. Malgré les ambitions affichées par le gouvernement de réduire la dépendance aux importations, celle-ci s’est en réalité accentuée, le pays dépendant de plus en plus des achats à l’étranger pour satisfaire ses besoins en blé. Au Maroc, la sécheresse prolongée a entraîné une réduction drastique de la production céréalière, tandis que les réserves en eau des barrages se situent à des niveaux très faibles, notamment dans les principales régions agricoles où certains barrages ont affiché, en 2025, des taux de remplissage inférieurs à 20%. Parallèlement, le cheptel national a diminué de 38 % en l’espace de neuf ans, ce qui a entrainé une augmentation des prix et des importations de viande rouge. Cette situation a conduit, pour la première fois depuis 1996, à un appel du roi Mohammed VI invitant la population marocaine à renoncer au sacrifice du mouton lors des célébrations religieuses de l’Aïd en mars 2025.
Au sein même des agglomérations urbaines, les pénuries se font progressivement ressentir et une inégale répartition des ressources hydriques se manifeste, ce qui affecte directement la qualité de vie des habitants. Ces phénomènes induisent des tensions et conflits sociaux, à l’image des « émeutes de la soif » qui ont éclaté à Tiaret en Algérie à l'été 2024. Également, les usages liés au tourisme, notamment dans les hôtels et les infrastructures de loisir, telles que les piscines, monopolisent une part importante des ressources, souvent au détriment des quartiers populaires. Ce phénomène est particulièrement visible au Maroc et en Tunisie où le tourisme de masse est prégnant. En Algérie, les ménages ne résidant pas en maison individuelle disposent de moins d’espace pour installer des citernes, ce qui limite leur capacité à stocker de l'eau et constituer des réserves pour pallier aux périodes de coupures.
Pour atténuer ces inégalités, certaines mesures symboliques sont adoptées, comme en Tunisie où le prix de l’eau en bouteille est plafonné afin de protéger les ménages les plus vulnérables. Toutefois, l'autre grande cause de cette crise de l'eau tient à l'insuffisance et au vieillissement des infrastructures. Les réseaux de distribution souffrent de fuites importantes et de pertes massives d’eau, compromettant l’efficacité globale du système. En Algérie, certaines canalisations n’ont pas été rénovées depuis l’époque coloniale, ce qui illustre le retard chronique en matière d’entretien et de modernisation.
Dans l’ensemble du Maghreb, les autorités reconnaissent aujourd’hui l’ampleur du défi et commencent à y répondre. Des projets d’investissement dans le dessalement de l’eau de mer progressent, notamment en Algérie et au Maroc. En Algérie, cinq nouvelles stations de dessalement, réalisées par des entreprises locales, ont été inaugurées en 2025, et trois nouveaux chantiers ont été lancés en février 2026. Le gouvernement algérien ambitionne de faire couvrir par ces futures stations, 60% des besoins en eau potable d'ici 2030, contre 18% en 2023. Au Maroc le groupe français Veolia prévoit de construire et exploiter la plus grande usine de dessalement d'eau de mer en Afrique, avec pour objectif de couvrir les besoins de 9,3 millions d'habitants autour de Rabat, Fès et Meknès. Toutefois, l'absence d'anticipation et la lenteur dans la mise en œuvre de politiques structurelles limitent l’impact de ces initiatives. Les campagnes de sensibilisation au gaspillage de l’eau et à la protection de l’environnement, indispensables pour assurer une gestion durable de cette ressource, restent par exemple peu développées dans la région. La prise de conscience collective et l’adoption de comportements plus éco-responsables constituent pourtant un levier crucial pour atténuer la pression sur un système déjà fragile.
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